Le bruit sec de ma semelle a claqué sur la neige dure sous le Col du Taillon, puis mon pied a glissé de trois centimètres. J’étais partie à 5 h 40, avec mes bâtons et mes chaussures de rando, persuadée que la trace suffirait. J’ai perdu 4 h 30, et ce chiffre me reste en travers de la gorge. Je sais qu’un détail minuscule peut gâcher une sortie entière. Là, c’était un névé réglé comme du verre, juste avant la Brèche de Roland.
Je pensais que suivre la trace des autres suffirait à passer sans crampons
Je suis partie avant l’aube, quand la pente dormait encore dans l’ombre. Je voyais à peine les cailloux au départ, mais la trace montait franchement vers le col. J’avais mes bâtons en main, mon sac léger, et cette idée un peu bête que la neige allait me laisser passer. on est deux, sans enfant à la maison, et je l’avais laissé somnoler pendant que je filais vers la montagne.
La trace semblait propre, presque rassurante. Les pas des autres formaient un couloir net, et je me suis retrouvée à les suivre sans trop réfléchir. Puis les bords ont commencé à s’effriter sous mon poids. J’ai été convaincue pendant un quart d’heure que ça tiendrait encore. À chaque appui, la neige sonnait creux, puis cassait net sous la botte.
Le bâton qui racle sans s’enfoncer, c’est le signal que la neige ne porte plus vraiment, mais on ne veut pas l’admettre. Le mien rebondissait sur une pellicule glacée, sans mordre. La semelle grinçait, puis glissait d’un coup sur la croûte durcie par le regel du matin. Je voyais bien que la surface brillait par endroits, mais je continuais à grimper avec des petits pas.
Quand j’ai vu le dernier névé sous le col briller comme du verre, j’ai compris que je n’avais aucune marge. Un pas a glissé de quelques centimètres, pas assez pour tomber, juste assez pour me faire douter pour de bon. La pente paraissait courte sur la carte, mais elle me prenait déjà toute mon attention. Je me suis retrouvée à calculer chaque pose de pied au lieu d’avancer.
La descente s’est transformée en cauchemar et j’ai perdu beaucoup plus que du temps
La montée restait encore gérable avec des petits pas, mais la descente m’a frappée plus fort. À la descente, le talon décroche, et là, la confiance se fissure d’un coup. J’ai traversé en crabe une pente en traversée, avec une glace vive sous une fine couche de neige ramollie en surface. Le terrain semblait presque meilleur depuis le haut, et il devenait pire dès que je me retournais.
J’ai été frappée par la différence entre la trace du matin et ce qu’elle était devenue. Elle s’était élargie, puis verglacée, et les bords s’égrenaient sous les semelles. Je n’ai pas chuté, mais je n’ai plus vraiment marché non plus. Je me suis sentie coincée dans un passage qui durait peut-être 27 minutes, alors qu’il m’a mangé la journée.
Le demi-tour sous le col m’a coûté 4 h 30 de sortie perdue. J’ai aussi laissé 19 euros de casse-croûte, de boisson et de parking partir en fumée pour rien. Le soir, je suis rentrée avec les cuisses lourdes et cette frustration bête qui colle aux doigts. J’avais prévu un aller-retour simple, et j’ai récolté une demi-journée gâchée.
Le moment le plus net, c’est resté le craquement sous la semelle, puis le glissement sec. Ce bruit m’a serré le ventre plus vite que n’importe quelle montée raide. Chaque pas qui glissait me rappelait que j’avais sous-estimé la montagne, pas juste la neige. Et cette nuance-là, je l’ai payée très cher.
Ce que j’aurais dû faire avant de partir et pendant la sortie
Le vrai piège du Taillon, c’est ce névé regelé qui paraît anodin à l’œil. Sans crampons, la botte ripe dès que la pente prend un peu d’angle. J’ai fini par comprendre que le passage n’était pas long, juste assez long pour casser une sortie entière. Vingt-sept minutes de neige dure peuvent suffire à bloquer une journée.
Au refuge des Sarradets, j’aurais dû demander l’état précis de la neige avant de m’engager. J’ai vu trop tard la surface brillante, le bâton qui rebondissait et le bruit creux sous la semelle. J’ai aussi sous-estimé l’exposition, avec cette idée paresseuse que midi allait tout arranger. Sur cette face-là, l’ombre tenait plus longtemps que mon optimisme.
Je me suis trompée sur trois points d’un coup. Je suis partie trop tard, j’ai fait confiance aux traces déjà faites, et j’ai cru que mes bâtons suffiraient. Mon compagnon et moi, sans autres bouches à nourrir, on avait pourtant le luxe de préparer le départ tôt, et je l’ai gaspillé. C’est ça qui m’agace encore, parce que le signal était là avant le premier vrai passage raide.
Ce jour-là, le sac qui aurait changé l’histoire contenait surtout :
- des crampons de randonnée
- des chaussures à semelle plus ferme
- mes bâtons
- une frontale pour partir avant 6 h
- un détour par le refuge des Sarradets pour demander l’état du névé
- un peu de marge horaire avant que le soleil ne ramollisse tout
J’aurais dû savoir reconnaître les pièges du taillon avant de me lancer
Après ce demi-tour, je suis restée un moment à regarder le versant d’en face depuis la vallée. J’avais encore dans les jambes la tension des appuis manqués, et dans la tête le dernier névé qui brillait comme une plaque de verre. J’ai appris à repérer les détails qui comptent, mais là je les ai vus trop tard. J’ai été convaincue par une trace qui rassurait l’œil et trahissait le pied.
Je suis rentrée avec une leçon très simple, et pas très élégante. La neige durcie par le regel fait glisser les pieds, puis elle déclenche des demi-tours que je n’avais pas prévus. Avec mon compagnon, sans enfants, j’en ai reparlé le soir comme d’une erreur de débutante, alors que le terrain m’avait prévenue bien avant moi. Ce qui m’a manqué, ce n’était pas du courage, c’était un regard plus froid sur l’état de la pente.
Je sais maintenant qu’un passage neigeux de 27 minutes peut décider d’une journée entière. Je sais aussi que partir à 5 h 40 ne sert à rien si l’on garde des chaussures trop confiantes et des mains vides au mauvais moment. Le refuge des Sarradets, la Brèche de Roland et le Col du Taillon me reviennent avec cette sensation nette d’avoir payé pour apprendre. J’aurais voulu savoir tout ça avant, parce que 4 h 30 perdues laissent une trace plus tenace qu’un simple aller-retour raté.
Pour quelqu’un qui accepte de partir tôt, de vérifier la neige au refuge et de renoncer quand la trace brille comme du verre, le Taillon garde toute sa beauté. Moi, j’ai gardé la gêne d’avoir sous-estimé un névé et la fatigue d’un demi-tour inutile. Depuis cette sortie, le Col du Taillon ne me parle plus de panorama d’abord, mais de cette seconde où la semelle a glissé sans prévenir. Si j’avais su, j’aurais économisé mes 4 h 30 et mon entêtement.


